Publié en 1975, Les Frasques d’Ebinto d’Amadou Koné a traversé les générations, les salles de classe et les imaginaires ivoiriens. Plusieurs projets ont tenté de porter ce classique à l’écran dès les années 1980, sans aboutir.
Il aura fallu attendre 2026 pour que Luc Gnepa, avec son tout premier long métrage, s’attaque à ce monument de la littérature ivoirienne. Adapter un classique est une chose. Se mesurer aux souvenirs de ceux qui l’ont lu en est une autre. Pari réussi ?
Par Ange Pat

N’adapte pas qui veut…
Littérature et cinéma n’usent pas des mêmes codes, mais poursuivent la même finalité : divertir, émouvoir, permettre de s’évader. La littérature africaine a ceci de particulier qu’elle est le prisme de sa société. Elle a traversé la négritude, puis la période des indépendances, avant de laisser place à la période post-indépendance, dont relève Les Frasques d’Ebinto. Point de lutte politique ici : le roman pointe du doigt des faits de société. C’est justement ce terreau qui séduit le cinéma.
Plusieurs cinéastes ont déjà eu l’audace de s’attaquer à de grands classiques : L’Enfant noir du Guinéen Camara Laye, porté à l’écran par Laurent Chevallier en 1995, Une si longue lettre de la Sénégalaise Mariama Bâ, adaptée par Angèle Diabang en 2025, ou encore Allah n’est pas obligé de l’Ivoirien Ahmadou Kourouma, transposé en film d’animation par Zaven Najjar en 2026.Mais réussir à porter un classique à l’écran est une tout autre affaire. En 2023, l’annonce tombe : le roman populaire d’Amadou Koné va être adapté. Un livre qui a marqué plusieurs générations de lecteurs ivoiriens, car il figurait au programme scolaire. L’adaptation n’arrive donc pas devant un public vierge de toute référence, ce qui rend l’exercice encore plus difficile face à un public exigeant. Beaucoup de spectateurs connaissent déjà l’histoire, ont une image mentale des personnages et comparent irrésistiblement le film à leurs souvenirs de lecture.

…Mais qui peut
Instant 2Vie Studio, avec à sa tête le producteur Charlie Kodjo, et la NCI (Nouvelle Chaîne Ivoirienne) ont mesuré l’ampleur de l’exercice et ont mis les petits plats dans les grands : annonce en grande pompe sur les réseaux sociaux, casting géant impliquant plus de 800 personnes, appels à objets vintage… L’objectif : reconstituer avec la plus grande fidélité les années 60-70, l’époque qui sert de toile de fond à l’intrigue. Et sur ce point, Luc Gnepa tient le pari. Grand-Bassam ne s’était jamais autant parée de l’aura de ces années-là : ses façades coloniales, ses ruelles baignées de lumière, ses passants insouciants qui flânent comme si le temps avait suspendu son vol, la lagune Aby qui veille sur tout cela de son œil avisé. C’est un véritable voyage dans le temps et dans l’espace.
La photographie y est pour beaucoup. Les teintes chaudes et le grain de l’image donnent le sentiment de feuilleter un vieil album de famille : on jurerait que le film a été tourné dans les années 70. Les costumes prolongent cette impression : pattes d’éléphant, chemises à grands cols, shorts très courts et évasés, robes colorées… Chaque tenue ressuscite un accoutrement que les plus âgés reconnaîtront avec un pincement au cœur, et que les plus jeunes découvriront avec curiosité.
Tout cet ensemble vibre au rythme d’une bande-son où l’on reconnaît Ernesto Djédjé, Miki Miki, ou même Fela Kuti. Dommage que quelques placements de produits, çà et là, viennent troubler l’immersion, capitalisme oblige. Heureusement, le choix des acteurs prolonge l’expérience.

« Villain » Ebinto, mais si beau…
Un triangle amoureux, de la frustration, une chute, de la souffrance, de la douleur, puis des regrets.
Qu’on ne s’y trompe pas : sous ses airs de comédie nostalgique, Ebinto sait se faire drame. Le film assume la part sombre du roman, et c’est là qu’il frappe le plus fort. Face à une Monique désarmée, incarnée avec justesse par Armande Lo, Ebinto agace, puis révolte. La colère monte chez le spectateur, suivie d’une tristesse sourde. Cet Ebinto-là est le méchant du film, et pourtant on ne parvient pas à détourner les yeux.
Ephraim Oka porte ces moments avec une intensité qui rattrape tout, et laisse entrevoir, sous le vilain, un homme en quête de rédemption.C’est en cela que le film respecte l’esprit du roman : l’écriture fine et soignée de Gauz ne trahit jamais le matériau de base. Elle sait faire cohabiter le rire et la blessure, et garde à ses personnages leur part d’humanité, même au plus fort de leurs travers.La tension dramatique se nourrit aussi de Murielle, interprétée par la pétillante Maud Guerad. Elle vient former ce triangle amoureux, source de frustration pour Ebinto et, par ricochet, origine de la douleur de Monique. Chaque personnage, pris dans cet engrenage, finit par faire souffrir autant qu’il souffre, et c’est ce qui rend le drame si juste. La mise en scène renforce cette tension : silences, regards et gros plans captent les émotions au plus près, tandis que la musique achève de plonger le spectateur dans un tourbillon d’émotions.

Monique, Murielle : Copie à revoir
La fidélité au roman a aussi son revers : le film en reproduit les faiblesses. Monique reste privée de véritable intériorité. Elle est au cœur du drame, mais rarement au centre du récit. Son rôle se limite à bâtir la tragédie d’Ebinto, comme si elle n’existait qu’à travers ce qu’elle lui fait traverser. On aurait aimé, pour cette adaptation, un arc plus étoffé : des désirs, des failles, une trajectoire qui lui appartienne. Armande Lo fait le maximum avec ce qu’on lui donne, mais le texte ne lui laisse que peu d’espace. Murielle, elle, est un personnage à part entière, qui aurait mérité un traitement plus profond. Maud Guerad lui apporte de l’éclat, mais la caractérisation reste en surface, alors qu’elle aurait pu nous faire sentir ce qui la pousse et ce qu’elle risque dans ce triangle. Les erreurs du roman sont ici recopiées, alors que l’adaptation avait l’occasion de les corriger.
Heureusement, les seconds rôles relèvent le niveau. Demonsanh Me, qui incarne Ebinto jeune, est une véritable pépite : une dizaine de minutes à l’écran lui suffisent pour livrer une performance exceptionnelle, d’une présence et d’un naturel rarement vus chez un jeune acteur.

Une histoire qui résonne encore
Près d’un demi-siècle après la publication du roman, pourquoi raconter encore l’histoire d’Ebinto ?Le film traite de thèmes qui fait toujours écho aujourd’hui. Il réussit à rendre cette histoire pertinente pour une génération contemporaine, sans jamais effacer son contexte historique. Le spectateur d’aujourd’hui s’y reconnaît, sans que les années 60-70 soient sacrifiées à la modernité.
Pour rappel, Ebinto suit le parcours d’un collégien, de l’enfance à l’adolescence, dans la Côte d’Ivoire des années 70, jusqu’à un triangle amoureux avec Monique et Murielle qui bouleverse sa vie.
Verdict
Avec Ebinto, Luc Gnepa signe un premier long métrage maîtrisé et relève, dans l’ensemble, le défi de l’adaptation. La reconstitution des années 1960-1970 est splendide, la photographie soigneusement travaillée et le drame touche juste. Ephraim Oka donne au personnage-titre une intensité qui rend sa chute aussi fascinante que douloureuse, tandis que Demonsanh Me se révèle particulièrement prometteur.
Mais à trop vouloir respecter le roman, le film en conserve aussi les limites. Monique et Murielle méritaient une écriture plus étoffée, capable de leur offrir une existence au-delà du destin d’Ebinto. Quelques placements de produits viennent également troubler une immersion par ailleurs convaincante.
Il reste un film nostalgique et émouvant, qui fait revivre un classique de la littérature ivoirienne sans en perdre l’esprit. Une adaptation qui prouve qu’on peut préserver l’âme d’une œuvre tout en rappelant, par ses imperfections mêmes, que la fidélité n’est pas toujours la forme la plus audacieuse du cinéma.
Note : 4/5
Abonnez-vous à la newsletter !


