Une Joconde noire en wax, une comédie romantique façon Hollywood tournée à Lagos, un album d’artistes zouglou transformé en pop francaise. Geste de liberté ou désir de validation ? Arts plastiques, musique, cinéma : trois terrains, deux lectures.
Une Joconde noire en wax, une comédie romantique façon Hollywood tournée à Lagos, un album d’artistes zouglou transformé en pop francaise. Geste de liberté ou désir de validation ? Les artistes africains qui empruntent aux codes occidentaux cèdent-ils à un complexe, ou mènent-ils une conquête ? Arts plastiques, musique, cinéma : trois terrains, deux lectures.

Arts plastiques : tropicaliser pour capter
La tendance est visible dans nombre d’ateliers et de galeries : reprendre les grands classiques occidentaux et les « tropicaliser ». L’artiste ivoirien Obou en offre un exemple parlant, avec ses propres versions de La Joconde de Léonard de Vinci et des Demoiselles d’Avignon de Pablo Picasso. La Jeune Fille à la perle de Johannes Vermeer a connu sa version noire avec Awol Erizku, Girl with the Bamboo Earring, pour pointer l’absence de figures noires dans les musées. Plus récemment, l’affiche officielle de la foire AKAA 2026 (Also Known As Africa, Carreau du Temple, Paris), signée par la photographe camerounaise Angèle Etoundi Essamba, reprend ce même portrait avec une jeune femme noire au turban bleu et jaune. Le procédé séduit. Mais il interroge : pourquoi ce besoin de passer par le canon occidental pour affirmer une identité africaine ?
D’une autre façon, plus dans l’écriture, cet attrait pour l’ailleurs s’observe dans l’influence de Jean-Michel Basquiat sur de nombreux artistes africains contemporains : graffitis, couronnes, griffonnages. L’hommage est légitime, mais pourrait frôler l’uniformité. Les artistes déforment-ils leur esthétique ou révisent-ils leur discours pour satisfaire un marché international ?
En face pendant ce temps, des mouvements africains restent peu promus. Le Vohou-Vohou de la Côte d’Ivoire qui proposait une rupture avec les codes occidentaux,est rarement revendiqué par les artistes contemporains ivoiriens. Intéresse t-il même tant les galeries locales ?
Il est possible qu’en réalité il ne soit pas question d’un rejet de soi mais bien d’une réappropriation engagée. Voyons plus loin.

La version noire de La Jeune Fille à la perle d’Awol Erizku par exemple,est une œuvre politisée : Elle interpelle sur le peu de visages noirs dans les musées. Les Joconde et Demoiselles d’Abidjan d’Obou peuvent se lire de la même façon : comme une revendication de place dans l’histoire de l’art, une manière de dire que les artistes africains appartiennent eux aussi à ce récit. Pour certains, c’est également une stratégie de visibilité assumée : utiliser des codes connus pour pénétrer un marché, avant d’y imposer ses propres références.
L’affiche d’AKAA 2026 en offre l’exemple le plus visible : c’est une artiste africaine, Angèle Etoundi Essamba, qui s’empare du portrait de Vermeer pour incarner une foire dédiée aux artistes africains et afrodescendants. Et l’emprunt a toujours circulé dans les deux sens : Picasso lui-même doit beaucoup aux masques africains.
Musique : le jeu de séduction avec l’occident
Dans la musique, le complexe prendrait une autre forme : celle de la reconnaissance. Les artistes africains guettent les nominations aux Grammy Awards ou aux BET Awards, et les célèbrent comme si elles les certifiaient enfin. L’inverse, lui, n’existe pas : quel artiste américain ou britannique attend avec fébrilité un trophée africain ? Cette asymétrie en dit long sur la hiérarchie dans les esprits.
Il en va de même du regard porté sur les médias. Un article dans un grand titre occidental est vécu comme une consécration, tandis que les médias locaux, pourtant plus proches du public et de la réalité culturelle, sont parfois minimisés.
Enfin, de nombreux artistes occidentalisent leurs compositions dans l’espoir de vendre hors de leur pays : structures calibrées pour les playlists internationales, voix retravaillées, refrains en anglais, sonorités locales diluées au profit d’un son « universel ».

Mais ne serait-ce pas là du réalisme ?
En musique, les collaborations et l’ouverture à d’autres styles sont des ponts qui font l’expansion. L’afrobeat est devenu un phénomène mondial précisément parce que des artistes ont osé les croisements. Viser les awards occidentaux, c’est aussi tenter de percer une industrie bien développée et plus lucrative, avant d’imposer son style et, peut-être, influencer les règles du jeu.
Magic System illustre bien cette double stratégie. Le groupe ivoirien a pris l’habitude de sortir des projets pensés pour le public d’ailleurs, comme Magic in the Air, et d’autres destinés au public ivoirien et africain, enracinés dans le zouglou et le nouchi. Le groupe ne choisit pas entre les deux : l’un ouvre les portes, l’autre garde la maison.
Cinéma : Hollywood, Bollywood… et Nollywood
L’écran n’échappe pas aux questionnements. Nombre de productions nigérianes reprennent presque à l’identique les trames de films cultes, notamment les comédies romantiques américaines : le héros qui rate son mariage, l’héritière et le self-made man, la rivale jalouse. Le format novela, importé d’Amérique latine, se duplique : rebondissements outranciers, secrets de famille, vengeances à rallonge.

Le décor suit : villas immenses, voitures de luxe, intérieurs aseptisés, bureaux vitrés. Un environnement glamourisé selon des codes occidentaux, qui contraste avec le quotidien réel de la majorité des spectateurs. Même le parler se transforme : accents travaillés, anglais ou français « lisse », expressions qui sonnent plus Los Angeles que Lagos ou Abidjan.
Le risque est celui d’un cinéma qui se regarde dans le miroir d’un autre, au lieu de regarder sa propre société.
L’emprunt de formats populaires répond souvent à une logique de public : on adapte ce qui marche pour financer, former et structurer une industrie encore jeune. Nollywood en est l’illustration. Et puis soyons juste, les séries africaines les plus populaires sur le continent sont pour la plupart développées dans des décors authentiques bien du continent comme Bobodiouf, Ma Famille,Invisibles,ou Maîtresse d’un homme marié. À ce niveau,les productions gardent généralement les pieds sur terre,mais arrivent très rarement à briser le mur de verre des nominations dans les grandes cérémonies internationales, en se retrouvant dans des catégories qui ne se limitent pas au continent.
Il faut alors peut-être s’aligner sur les codes qui ne sont pas que culturels mais aussi techniques, pratiques, assurant une qualité du rendu. On conquiert alors le monde.
Complexe ou conquête, c’est la fin qui compte
Il n’y a donc peut-être pas un complexe africain, mais des complexités qui cohabitent avec des stratégies lucides, des hommages sincères et de vraies audaces. Le monde est ouvert : s’inspirer de l’autre n’est pas se renier, et l’on peut s’ouvrir sans se dénaturer totalement. La frontière se joue ailleurs : dans l’intention et dans la réciprocité.
Crée-t-on pour dialoguer ou pour être validé ?
Il ne faudrait pas oublier d’investir dans nos propres références, nos mouvements, compter avec nos médias et nos prix. Nous avons de la matiere.
D’ailleurs,le mouvement commence à s’inverser : l’Occident lui-même se rapproche des arts africains. Beyoncé en est l’exemple le plus visible. Avec The Lion King: The Gift (2019), conçu avec des artistes africains comme Burna Boy, Wizkid, Tiwa Savage ou Yemi Alade, puis avec Black Is King (2020), elle a placé les esthétiques et les voix du continent au cœur d’une production mondiale. Les Grammy Awards eux-mêmes ont créé, en 2024, une catégorie « Best African Music Performance ».
La vraie émancipation ne consiste pas à tourner le dos à l’Occident, mais à cesser d’en faire le juge principal et définitif de nos arts.

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